Jacques Audiard révèle Tahar Rahim dans le magnifique Un prophète !
Ceotte année, comme chacun sait, la Palme d’Or aurait dû s’appeler Un Prophète – sans un certain favoritisme de la présidente Isabelle Huppert. En effet, le cinquième film de Jacques Audiard est l’une des plus belles oeuvres carcérales qui soit, intégrant un genre pour mieux en renier les règles et faire de la prison une vraie métaphore sociale où l’ascension se fait à double face. Il n’a plus qu’à attendre sa pluie de Césars…
Jacques Audiard est un grand spécialiste des protagonistes attachants et, pour s’assurer une solide immersion dans le milieu carcéral, il crée une forte identification du spectateur avec le personnage principal. Pour cela, il commence directement dans la prison qui, avec des lumières sombres, est d’emblée très oppressante, et il coupe court à tous les antécédents de Malik qui, ainsi, n’est pas caricatural, ni une racaille à virer au karsher (sic). Il est littéralement “né” en prison. Il est impossible pour le spectateur d’échapper à son point de vue puisqu’il est de toutes les scènes ! Enfin, pour attirer définitivement l’empathie du spectateur, Audiard n’en fait pas une légende criminelle à la Tony Montana, mais un anti-héros qui ne tire aucune gloire et encore moins de fierté de ses crimes. Au contraire, la présence du fantôme de Reyeb, sa première victime, est souvent là pour rappeler sa culpabilité.
Puis le talent des acteurs fait le reste. D’abord Niels Arestrup extrêmement crédible dans sa terrifiante incarnation de parrain corse. Et pour le rôle de Malik, comme vous le savez sans doute déjà tant cela a rapidement marqué, Audiard a préféré la révélation à une star, celle de Tahar Rahim dont le talent et la maturité sont indéniables ! Jouant sur tous les registres, il porte sur ses épaules la longueur de sa peine de prison, non pas par son apparence mais par sa façon de jouer et son comportement. Tout le monde le dit mais c’est bel et bien vrai : ce prophète est exceptionnel ! Il est épaulé par des acteurs pas plus connus mais non moins talentueux, de l’émouvant Adel Bencherif au tordant Reda Kateb. Tous ont des rôles marquants dont l’imprévisibilité des relations avec Malik maintiennent le spectateur en alerte dans cette fresque carcérale à la fois métaphorique et réaliste, sulfureux pour un sujet qui tient à coeur à la justice française…
Les meilleurs films sont ceux qui réinventent le genre qu’ils représentent et Jacques Audiard élimine les règles une à une pour mieux diversifier son propos. Le plus incroyable est l’absence d’un dehors : aucun plan d’évasion, aucun projet des détenus pour leur sortie. Même les permissions de sortie de Malik sont limitées dans le temps et, liées aux divers business de l’intérieur de la prison, elles ne laissent entrevoir aucun sentiment de liberté. Le dehors complète le dedans pour mieux construire un microcosme social car cette prison a des règles et une hiérarchie. Seul et malmené, Malik fait d’abord penser à un SDF. Puis, en passant par l’école, il apprend très vite, se lance avec les corses avant de gagner son autonomie par lui-même. C’est bien une ascension sociale que fait Malik au sein de la prison, une sorte de self made man qui balaie la concurrence pour atteindre le plus haut poste ! Et c’est là que l’analyse d’Audiard se fait beaucoup plus sulfureuse.
Car après avoir vu le film, que dire de la réinsertion si chère aux gardes des sceaux successifs pour vider les prisons surpeuplées ? Juste qu’elle en prend un sacré coup ! Car Malik a aussi une subtile mais glaçante ambiguïté : à la fois détenu modèle et nouveau parrain du crime organisé ! D’un côté, il apprend à lire, à écrire et s’obtient même un stage de mécanicien lors de ses permissions de sortie : il est le genre de détenu que l’on espère voir, celui qui ne prend pas la case prison comme une fatalité mais vraiment comme un nouveau départ. D’un autre côté, il tue, il deale, il monte son business intra et extra muros : il est un nouveau parrain dont le business a balayé rapidement celui, pourtant puissant, des corses. Il a utilisé son intelligence à la fois pour s’instruire et s’enrichir, pour lire et pour tuer. Jusqu’à la fin, cette dualité reste complète, entre une vie rangée avec sa nouvelle famille et un business florissant avec l’autre “famille”, celle du crime bien sûr. Il est alors étonnant de s’apercevoir que, outre son succès critique tout à fait mérité, le film n’ait pas fait plus de polémique que cela alors que la réinsertion des prisonniers si chère au gouvernement est autant malmenée.
Malgré ses quelques touches d’humour, ses petits écarts avec la réalité carcérale, ses zestes de fantastique et son titre faussement religieux, Un Prophète reste un film avec un contenu social certain dans la personnalité d’un protagoniste pas si sage que cela. En même temps, heureusement que cela ne soit pas aussi exposé car Audiard a bien pris soin que son magnifique film ne devienne comme le La Haine de la décennie, film qui avait alors eu un accueil médiatique explosif qui avait pété à la gueule d’un pauvre Mathieu Kassovitz dépassé !
En attendant, allez voir ce film magistral, cette Palme d’Or dans le coeur de beaucoup de gens, car une oeuvre aussi riche et maîtrisé ne pointe pas le bout de son nez tous les ans. Et ce qui est beau, c’est qu’Audiard n’a pas exclu d’en faire une suite : personnellement, je suis impatient de voir les prodiges de son prophète de l’autre côté des barreaux !
En écoute avec Deezer » Nas,
www.deezer.com/track/4162797
![19138488_w434_h_q80[1] Malik (Tahar Rahim) a encore du chemin avant de devenir prophète...](http://www.cinematon.fr/wp-content/uploads/2009/09/19138488_w434_h_q801-300x199.jpg)
![19138477_w434_h_q80[1] Face à face dangereux entre Malik et César Luciani (Niels Arestrup).](http://www.cinematon.fr/wp-content/uploads/2009/09/19138477_w434_h_q801-300x199.jpg)
![19138486_w434_h_q80[1] Malik encore en bas de l'échelle sociale de la prison, au service des corses.](http://www.cinematon.fr/wp-content/uploads/2009/09/19138486_w434_h_q801-300x199.jpg)
![19138481_w434_h_q80[1] Malik balaie tranquillement la concurrence...](http://www.cinematon.fr/wp-content/uploads/2009/09/19138481_w434_h_q801-300x218.jpg)


Aucune réponse
Trackbacks/Pingbacks